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une enquête aux pays du levant.

— Mais non, mes chers amis, il suffit que vous m’expliquiez comment elle est disposée.

Du côté de la terre, la chambre où couchaient Henriette et Renan, et de l’autre côté, la chambre de Gaillardot et Lockroy. Au milieu, le vestibule, où l’on peut aussi se tenir.

J’admire, au-dessus d’une fenêtre, le dieu ailé de Gebeil sculpté dans une pierre antique.

De cette maison où ils furent heureux, nous montons à la tombe d’Henriette. Tout le village suit. Quatre murs de deux mètres de haut l’enferment ; quatre pierres, superposées de manière à former un escalier, la recouvrent ; un chêne vert, vigoureux et trapu, l’ombrage et remplit tout le ciel de ce petit enclos. Sur le haut de la porte d’accès, une inscription en arabe encadre une croix. Et voici son avertissement : « Par cette porte tout être devra passer. Ni la gloire, ni les richesses ne fléchissent la mort. Toutes les supplications sont vaines. »

En arabe encore, sur la pierre tombale, deux inscriptions funéraires : « Le 24 décembre 1836, est décédé Tobia Schalhoub Callab. Son âme repose dans la paix du Seigneur. » Et puis : « Le 9 novembre 1856, est décédé Michel Bey Tobia Schalhoub Callab. Son âme repose dans la paix du Seigneur. »

Henriette n’est pas nommée. Renan avait annoncé l’envoi d’un marbre, d’une inscription. Nul signe n’est venu. Cela serre le cœur. La petite Bretonne repose, comme abandonnée, dans la compagnie des étrangers. Pourquoi ? D’instinct, je refuse d’y voir aucune raison médiocre. C’est plus émouvant ainsi. La noble fille s’est risquée et a succombé, en étroite association avec le travail de son frère bien-aimé. Elle confond sa poussière, pour jamais, avec les vieilles terres dont elle venait chercher les secrets.

Ainsi, voilà ce tombeau, dont nous avons si souvent parlé entre lecteurs de Renan, et qui cesse d’être un mot, une parole vaine, pour devenir un objet que je vois, touche et mesure, dans un paysage qui passe en beautés positives tout ce que je pouvais inventer ! Je suis heureux d’avoir sous la main, dans les yeux, dans l’esprit, quelque chose de vrai et de défini, au lieu de syllabes vides. Je me tiens debout auprès de cette tombe, avec une grande émotion de beauté, heureux de trouver à mon premier pas sur cette terre des Adonies, dans cette immense tradition de lamentations et de plaintes funèbres, un deuil que je