Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/266

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humaine. Et lorsque, dans le camp opposé, on dispute en faveur de l’athéisme et du matérialisme, c’est à l’expérience physique ou physiologique qu’on emprunte tous ses arguments. Métaphysique du sentiment ou du sens commun, avec Rousseau et Voltaire ; métaphysique de la sensation, avec d’Argens et d’Holbach : la philosophie du xviiie siècle n’en connaît pas d’autre. Le déisme de Voltaire repose sur cet axiome du sens commun que l’effet suppose la cause, ou en termes moins abstraits que l’horloge montre l’horloger. Rousseau, dans sa profession de foi du Vicaire savoyard, ne reproduit pas une seule des preuves dites métaphysiques qui font la force et la beauté des traités de Descartes, de Malebranche, de Bossuet, de Fénelon ; il reprend le vieil argument péripatéticien de la nécessité d’un premier moteur, ou l’argument non moins suranné des causes finales, en rajeunissant cette vieille théologie par sa logique passionnée et son ardente éloquence. Le matérialisme et l’athéisme de d’Holbach et de ses amis n’est pas plus neuf. C’est toujours pour les deux écoles la même notion fausse de la matière, d’après les enseignements de la physique moderne. Toute la différence entre elles est que l’école matérialiste s’efforce en vain de tirer de cette matière les propriétés de l’esprit, par une ingénieuse dégradation de celles-ci, tandis que l’école spiritualiste assigne à cette matière dont l’étendue et l’inertie sont les propriétés essentielles un principe de mouvement et d’organisation qui est Dieu pour le monde, et un principe de vie et d’intelligence qui est l’âme pour l’homme.

La métaphysique du sens commun aura toujours de nombreux partisans parmi les esprits peu réfléchis et peu profonds, de même que la métaphysique de l’imagination en aura toujours également en grand nombre parmi les esprits vulgaires qui prennent leurs sensations pour des idées, et des analogies physiques pour des raisons concluantes. Mais au fond, ni ce spiritualisme superficiel des uns, ni ce matérialisme grossier des autres ne révèle une pensée métaphysique véritable, comme dans la philosophie idéaliste du siècle précédent. Assurément, c’est calomnier le xviiie siècle que de le traiter d’athée et de matérialiste. Si ces tristes doctrines ont prévalu dans le monde des encyclopédistes, parmi les convives de Frédéric et du baron d’Holbach, il ne faut pas croire qu’elles aient été du goût des grands esprits du temps. Aucun chef d’école, aucun écrivain distingué, aucun esprit du premier ordre n’a pensé ni écrit en ce sens. Il suffit de citer en France Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Buffon, Condillac, Turgot ; en Angleterre Locke, Adam Smith, Reid, Hume lui-même ; en Allemagne, Kant, le plus fort et le plus libre esprit de tous. Diderot lui-même, sous des fanfaronnades d’athéisme et de