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REVUE POUR LES FRANÇAIS

pondait à une tendance de son caractère et certes on ne saurait s’étonner que la fille d’Henri viii et d’Anne de Boleyn fut d’un naturel ombrageux et méfiant. Mais ses défauts tournèrent à son avantage en engendrant les inactions, les demi-mesures, les contradictions, les vagues promesses, les attitudes dilatoires dont son règne est rempli. On ne saurait le nier, à ce tournant de l’histoire britannique, un monarque actif et droit eut risqué cent fois de compromettre l’avenir de son pays.

Il s’en faut du reste que tous les actes et toutes les abstentions d’Élisabeth puissent être jaugés à la même mesure. Dans l’espace de deux ans, notamment, ont tenu son initiative la plus habile et son inaction la plus maladroite et la plus coupable. En 1585, les Hollandais voulaient se donner à elle ; elle repoussa cette offre dangereuse mais, comme ils commençaient à s’épuiser, elle leur envoya un secours de 6.000 hommes ; de quoi continuer péniblement la lutte, non de quoi la terminer. Le calcul manquait d’honnêteté mais point de finesse car la prolongation de ce conflit entre le roi d’Espagne et ses sujets révoltés, enrichissait doublement l’Angleterre. Chassés de leur pays par la stagnation forcée des affaires et par les persécutions auxquelles ils étaient en butte, les industriels et les négociants des Flandres passaient en Angleterre et s’y installaient ; et, par un phénomène économique connexe, un commerce de contrebande se nouait entre l’Angleterre et le Nouveau-monde ; une école de rudes corsaires se créait, aux énergies et aux initiatives desquels présidait le fameux Francis Drake.

Le seul danger, en toute cette affaire, était que le roi d’Espagne ne finisse par s’attaquer à Élisabeth et ce danger, Élisabeth le provoqua en 1587 par le meurtre de Marie Stuart. Sans doute, il y avait d’autres motifs ; les exploits de Drake, par exemple, lequel s’était emparé de Carthagène et de Saint-Domingue et avait poussé l’audace jusqu’à pénétrer dans le port de Cadix pour y incendier des vaisseaux. Toutefois les gouvernements, en ce temps-là, étaient rarement tenus pour responsables des actes de piraterie et ceux-là pouvaient, à Madrid, être considérés pour tels. La mort de Marie Stuart, au contraire, souleva l’indignation et l’inquiétude en tant qu’atteinte à la majesté royale ; atteinte bien inutile, d’ailleurs, car l’ex-reine d’Écosse avait cessé depuis longtemps d’être une rivale pour Élisabeth. Il semble que cette dernière ait eu conscience de la faute qu’elle commettait en sacrifiant