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REVUE POUR LES FRANÇAIS

Crétois s’instituèrent pirates, gens de sac et de corde, et gagnèrent à ce jeu la plus affreuse réputation. Vous connaissez le syllogisme grec habituellement cité dans nos précis de philosophie dont la majeure affirme : « tous les Cretois sont des menteurs » ? Voilà son origine.

Au premier siècle avant notre ère, Rome en fit la conquête. Sous sa domination, les rivalités intérieures cessant par force, l’île redevint prospère et constitua bientôt l’une des plus riches provinces de l’Empire d’Orient. L’arrivée des Arabes musulmans, au ixe siècle, fut le signal de sa décadence économique. Reconquise sur eux par les Grecs, elle devint possession vénitienne en 1453 et passa en 1669 à l’Empire turc dont elle est restée tributaire jusqu’à nos jours.

Au cours de ces fortunes diverses, la population crétoise est constamment demeurée grecque. Ceux-là même qu’on y appelle Turcs sont en presque totalité des Grecs convertis à l’Islam sous l’action des persécutions. Essayez de parler turc en Crète, on ne vous comprendra pas : la langue est grecque ; le type est grec. Ce qui n’a pas empêché les renégats d’oublier leur ancienne origine et d’exercer sur leurs frères, chrétiens obstinément fidèles, l’oppression la plus tyrannique. En faveur auprès des autorités, ceux-là ont obtenu des privilèges, des titres, et, devenus tout-puissants dans l’île, ont institué l’affreux régime connu sous le nom de suprématie des beys crétois. Un helléniste Français, Georges Perrot, qui a vécu en Crète vers le milieu du dernier siècle et recueilli de première main des témoignages précieux sur cette époque nous en a transmis les détails horribles. « Aucun chrétien, dit-il, n’était maître de sa terre ni de sa maison, ni de sa femme et de ses filles. Il suffisait pour lui ravir tout ce qui fait aimer la vie du caprice d’un mahométan. » « Il est diflicile d’imaginer à quels excès s’emportait communément cette fantasque et violente tyrannie partout où elle n’était point retenue, comme dans les districts montagneux de l’intérieur, par la crainte muette des embuscades et des nocturnes vengeances. » Et Perrot nous conte de longues anecdotes où s’étalent les assassinats, les rapts et les débauches considérés comme « jeux de prince » et naturellement impunis.

À ce régime la Crète s’appauvrit au point de ne plus donner de