Page:Ribot - Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 50.djvu/627

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Sans doute les degrés de cette hiérarchie n’ont rien de fixe. Cette échelle est une échelle mobile, modifiée à chaque instant par les variations de l’individu et de ses rapports avec son milieu ; mais la fonction de l’intelligence n’en est que plus délicate. C’est à elle de comparer sans cesse ces conditions changeantes, d’en noter les variations et d’en tirer la ligne de conduite la plus appropriée. — Nietzsche ne nous dit-il pas que la sagesse ne sera pas uniforme, mais qu’elle consistera tantôt à lutter contre soi-même, tantôt à lutter contre autrui ? tantôt à exciter en soi la pitié (si l’on est dur), tantôt à y exciter la dureté (si l’on est pitoyable) ? Qui fera ce départ, qui saisira ces nuances, sinon l’intelligence ?

Nietzsche reconnaît lui-même cette intervention de l’intelligence dans la morale. « L’homme équitable, dit-il, a besoin sans cesse du toucher subtil d’une balance pour évaluer les degrés de pouvoir et de droit qui, avec la vanité des choses humaines, ne resteront en équilibre que très peu de temps et ne feront que descendre ou monter ; cet équilibre est donc très difficile et exige beaucoup d’expérience, de la bonne volonté et énormément d’esprit[1]. »

Cette intelligence ne sera pas, il est vrai, cette intelligence figée et comme immobilisée, invoquée trop souvent par les moralistes dogmatiques. Ce ne sera pas l’intelligence scolastique, sèche, abstraite et étrangère à la vie. Ce sera une intelligence souple et harmonieuse comme la vie elle-même ; ce sera l’esprit de finesse de Pascal, cet esprit auquel il faut toujours en revenir quand on cherche à pénétrer un peu avant dans les choses morales et sociales.

Cet esprit de finesse a peut-être manqué plus d’une fois à Nietzsche et on peut se demander s’il n’a pas lui-même sacrifié à l’esprit scolastique quand il a établi une distinction si absolue entre les forts et les faibles, entre les maîtres et les esclaves ?

L’aristocratisme de Nietzsche, opposé à ce qu’il appelle « le misarchisme moderne », ressemble beaucoup à l’un de ces dogmatismes moraux et sociaux contre lesquels il s’élève. Nietzsche semble oublier ici son principe favori de la relativité et de la mouvance des choses. — Il oublie que commander et obéir sont des attitudes qui n’ont rien d’absolu — en droit — ni même en fait. Aussi opposerons-nous à son idéal d’aristocratisme absolu l’idéal plus vrai exprimé par un personnage de Goethe : « Celui-là seul est heureux et grand, qui n’a besoin ni d’obéir ni de commander pour être quelque chose[2] ».

Au fond, le conflit de la morale intellectualiste et de la morale de l’instinct repose peut-être sur un malentendu. Prises à la rigueur, ces deux philosophies aboutiraient à une absurdité. La philosophie de l’instinct serait destructive de toute pensée, de toute réflexion et même de toute conscience ; elle aboutirait à un mécanisme moral et

  1. Nietzsche, Aurore.
  2. Goethe, Goetz von Berlichingen, acte I.