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matelotes

Et la bouche fusant de longs jets d’un jus noir.
Puis les bamboches chez l’hôtesse : À l’Entonnoir,
Au Repos des gabiers, Au Calfat en goguette.
C’est parfois un caveau, parfois une guinguette ;
Mais sous terre ou dessus, on y boit bougrement.
Et j’y fus à la côte avec tout mon gréement
Plus souvent qu’à mon tour, raide comme un cadavre.
On y chantait aussi. Des musicos du Havre
À ceux de Saint-Nazaire en passant par Bordeaux,
Avant l’heure où l’on sombre affalé sur le dos,
Vous ne vous doutez pas combien de matelotes
Je gueulais, en guinchant, les poings dans mes culottes
J’en composai le texte et la musique aussi,
Sans les écrire ; et, sauf huit ou dix que voici,
Tout ça s’est égrené de ma mémoire. Certe,
Ça ne valait pas mieux, et ce n’est pas grand’perte.
Vers de bric et de broc ! De broc surtout. Pourtant,
J’en ai fait de meilleurs dont je suis moins content.
Car ces couplets boiteux et brochés sur le pouce
À la six-quatre-deux, va comme je te pousse,
Mal rimés, bien rhythmés, n’étaient pas sans douceurs
Pour moi qui les vivais et pour les connaisseurs.
Fins connaisseurs, allez ! C’étaient mes camarades.
Non pas vous, écrivains ; mais les pochards des rades,
Gens du métier, experts en ces musiques-là,
Dont leur rude gosier m’avait donné le la.
Et c’est au souvenir des heures en allées
Avec eux, que je tiens à ces rimes salées ;
C’est en l’honneur des vieux compagnons de hasard
Que je recueille ces cantilènes sans art.