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la mer

Et leurs formes aussi ! C’est la sole en ellipse ;
Le chabot monstrueux, bête d’Apocalypse ;
Le grondin, dont le chef carré fait un marteau ;
Le bar au gabarit modèle de bateau ;
Le homard qui cisaille et le crabe qui fauche ;
La limande, yeux à droite, et la barbue, à gauche ;
L’oursin en hérisson et le congre en serpent ;
La raie, avec sa queue épineuse qui pend.
Et ses nageoires, dont les rhythmiques détentes
À la large envergure ont l’air d’ailes battantes ;
D’autres ; d’autres encor ! Mais pendant qu’à l’écart
J’emprisonne dans les cachots de mon regard
Ces formes, ces couleurs, rapidement notées,
Nos gas, répartissant les poissons par hottées,
Les descendent à fond de cale. On est chantant ;
La pêche est bonne ; on va continuer d’autant.
Range à border l’écoute ! Et vire à contre-brise !
Il faut retrouver champ où le chalut ait prise,
Et que le vent grand’largue appuyant le bateau
Traîne bien au tréfond la chausse et le rateau.
Adieu-vat ! C’est paré. Laisse filer la chaîne.
Nageons dret, et que la relevaille prochaine
Plaise à nos gas autant que celle-ci leur plut !
Que la chausse se gave à crever le chalut !
Faudra du jus de bras encor. Mais, n’ayez crainte,
Ce n’est pas ça qui manque, et gaîment l’on s’éreinte
Quand on sent que d’aplomb ça souque en remontant.
On tirera d’un poing léger, d’un cœur content,
Pour revoir le butin pendre au bout de la drisse,
Plein et lourd, gonflé rond comme un sein de nourrice.