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la mer


Cette heure des regrets et des oraisons vaines
Où l’on veut rappeler le printemps qui s’enfuit.
Où le sang plus épais se glace dans les veines.

Où la chanson du cœur s’éteint à petit bruit.
Où l’on sent lentement au fond de sa prunelle
Le soleil las descendre en l’éternelle nuit.

Et ce n’est pas le vent qui viendra de son aile
Fondre à force d’amour tes membres desséchés,
C’est la terre au corps mou qui t’aura bue en elle.

Pour apaiser sa soif et nourrir ses rochers,
Tous les sels et les sucs de tes eaux généreuses
Dans son sein peu à peu se seront épanchés.

Car c’est, en la baisant, ta tombe que tu creuses
À toujours y passer, tes mobiles vapeurs
S’immobiliseront dans ses chairs ténébreuses.

Longtemps tu te fieras à ses fleuves trompeurs
Pour te les ramener de leurs courses secrètes,
Et tu ne verras point que leurs molles torpeurs

En gardent le meilleur dans d’obscures retraites.
Et que pour enrichir le sol tu t’appauvris,
Car il ne te rend pas tout ce que tu lui prêtes.

En même temps, sous une averse de débris
Ton lit s’exhaussera par d’insensibles crues
De tous les ossements de ceux que tu nourris.