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la mer


Car la source divine où l’existence abonde
Est tarie, et les vieux espoirs sont superflus
Des retours qu’eut jadis sa marche vagabonde.

Sa vigueur est à bout. Les temps sont révolus.
Et quand s’exhalera de sa bouche si pâle
Ce souffle qui jamais n’y redescendra plus,

Ce sera de la terre aussi le dernier râle ;
Après quoi, décharnés, ses membres raidiront,
Et le vent de la mort gercera de son hâle

Ce cadavre hagard tournant toujours en rond,
Qui n’ira même pas contre un astre de foudre
De son hideux squelette un jour briser le front.

Mais qui se réduira sinistrement en poudre,
Et que l’éternel gouffre aux incessants travaux
Dans ses chaos futurs finira de dissoudre

Pour servir de fumier à des mondes nouveaux.
Ô mer, ne pousse pas vers cette heure dernière
D’un galop si fougueux l’élan de tes chevaux !

Laisse un peu reposer leur flottante crinière.
Ne te dépense pas à trop de charités.
Longtemps, longtemps encor dans ta beauté plénière

Berce tous tes enfants sous ta force abrités.
Songe que, toi partie, ô divine nourrice,
Il ne restera rien à ces déshérités.