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LES FANTÔMES BLANCS

— Ne dites pas cela. Nous les retrouverons, mon ami, ce n’est qu’une question de temps. Moi-même, je vais me mettre en campagne ; il faut que je les retrouve. C’est moi qui possède les titres de leur fortune.

— Oui, une fortune qui leur venait de leur mère. Paul en avait dit un mot à Lily avant son départ : il vous a confié ses titres ?

— Oui, la veille de la bataille qui devait lui être fatale. Il me remit ses papier. « S’il m’arrive malheur, » me dit-il, « tu iras chez maître Darcourt, notaire à Montréal, et avec les papiers contenus dans ce portefeuille, tu te feras remettre l’argent nécessaire à mes sœurs. Marguerite », ajouta-t-il, « son avenir est assuré, elle sera la femme d’Harry. Mais Odette ! il faut que tu me promettes de seconder Harry et Marguerite afin d’écarter de cette nature sensitive tout ce qui pourrait la rendre malheureuse ; elle aura assez de souffrir de ma mort… », acheva-t-il d’un air sombre.

Je lui promis tout ce qu’il voulut. À présent que ses prévisions se sont réalisées, il faut que je m’acquitte de ma promesse. Mais pour m’en acquitter, il faut avant tout que je sache où sont ces jeunes filles !

— Je vais partir avec mon frère pour St-Thomas, dit Bob, peut-être sont-elles cachées dans quelque paroisse en bas du fleuve. Elles ne peuvent être bien loin, il me semble ?…

— Que Dieu vous entende et vous assiste, ami Bob… Je voudrais être libre comme vous… mais je suis lié par mon service. Bonsoir, à demain.

Le lendemain, Georges prenait congé de ses hôtes, en leur promettant de revenir dans le cours de l’été. Puis il prit avec l’Indien la route du petit village qu’il avait choisi pour sa résidence temporaire.

Fin de la deuxième partie.


TROISIÈME PARTIE
LA MAISON CLOSE.


CHAPITRE I
ENTRE COMMÈRES.


La cloche de la petite église de la paroisse de Saint-Thomas jetait aux échos d’un radieux matin de printemps ses notes cristallines ; la brise chantait en passant dans les arbres du petit cimetière, tandis que les oiseaux, cachés sous les feuilles fraîchement écloses, égrenaient leurs chansons joyeuses dans ce concert matinal.

C’était un dimanche. En attendant l’heure de la grand’messe, les habitants, réunis par groupe sur la place de l’église, causaient avec animation. Les menus événements de la semaine intéressaient fort ces braves gens qui, disséminés aux quatre coins de la paroisse, à de grandes distances les uns des autres, n’avaient d’autre occasion d’échanger leurs idées que ces réunions sur la place de l’église.

— Un beau temps pour les semences, père Toinache, dit l’un des hommes en bourrant sa pipe.

— Oui, on va achever de herser demain.

— Vous êtes ben chanceux, dit un autre ; moé, j’ai estropié ma jument dans la côte de la Chapelle, ça me retarde pour herser, car j’en ai rien qu’un pour travailler.

— Ce pauvre Louison à Pierriche est encore plus malchanceux que toé, dit un vieux à barbe grise. Il est su l’dos, avec une fausse purésie (pleurésie) qu’il a attrapée en allant voir sa blonde, et il est tout seul avec des créatures.

— Une chance qu’on ait un docteur, dit le père Toinache, parce qu’y s’rait mort, ben sûr.

— Ben sûr, répétèrent les autres avec conviction.

Le groupe s’était augmenté. Une douzaine de femmes se trouvaient maintenant près des causeurs.

— Y en a-t-y des étrangers dans la paroisse ! dit une grosse commère. Et puis, des gens qui viennent on ne sait d’où.

— C’est ben vrai c’que vous dites là, dit une autre commère. Par exemple, l’notaire Ménard, d’ousqu’y sort celui-là ?

— L’guiabe le sait, dit une quatrième ; un homme qui met pas l’pied à l’église, si c’est pas honteux !

— Si y va pas à l’église, y fréquente la maison close, j’vous l’dis.

— Oui, encore queuque chose de propre qui reste là, reprit la première commère. C’te dame qui sort jamais, et ces filles qui sont toujours voilées comme des veuves ?

— C’que j’comprends pas, renchérit une autre, c’est qu’la José Bouchard aie laissé sa fille s’engager là ?

— Bah ! qui se ressembe s’assembe, dit le père Toinache ; on sait ben que la José c’est pas du bois d’calvaire.

— La José est pauvre, mais c’est une honnête criature, dit alors une femme qui n’avait pas encore parlé. Depuis qu’elle est infirme, c’est sa fille qui la fait vivre ; c’est pour ça qu’a s’est engagée à Mme Nadeau.

— Ah ! vous savez son nom à la dame ? s’écrièrent les commères émerveillées. Et elles se pressèrent autour de la femme charitable qui paraissait si bien renseignée.

— Vous devez savoir c’que l’notaire va faire là ? demanda une jeune fille dont les yeux brillaient de curiosité.

— Toé, l’Ménard t’en a fait acrère, c’est pour ça que tu t’occupes de lui, répliqua la femme. Ces paroles furent accueillies par des rires, et la jeune fille, confuse, se réfugia dans l’église.

La conversation, lancée sur ce ton charitable se continua. Toute la paroisse fut passée au crible de ces dames. Les suppositions les plus saugrenues furent mises sur le tapis. Bref, un massacre général. Le dernier coup de la messe vint, heureusement, mettre fin à ce torrent qui menaçait d’envahir les paroisses voisines. Alors, nos émérites bavardes se bousculèrent pour entrer plus tôt dans l’église. Livres et chapelets furent mis au jour, aussi les premières paroles du Saint Sacrifice les trouvèrent-elles plongées dans un profond recueillement, en apparence, mais le diable n’y perdait rien. Plus d’une fois, la pensée de ces dames fut troublée par les faits et gestes des personnages qu’on venait d’écharper à plaisir : on voulait savoir, et savoir à tout prix. Que