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LES FANTÔMES BLANCS

Deux hommes s’y jetèrent en même temps : c’étaient Philippe et Jacques.

— Courez chercher Marguerite et Nanette, père Yves, cria le capitaine, et vous, ma bonne, courrez faire chauffer des couvertures, accompagne-là, Chariot !

— Venez, dit le jeune garçon, et ne craignez rien, ma bonne Angèle, votre maîtresse est en bonnes mains. Dépêchons-nous !

Le père Vincent attendait avec anxiété l’arrivée de Georges. Il croyait rendre service à celui-ci en lui racontant la rencontre que Pierre, l’un des chasseurs, avait fait le matin même.

— Les chasseurs de l’île ne sont pas encore arrivés ? demanda Georges en entrant.

— Non. capitaine, y sont en r’tard, j’pense, répondit Pierre.

— Vous êtes seul ici, où est le père Vincent ?

— Il est à côté. Mlle Odette est allée au camp avec Angèle et le père Yves.

— C’est vrai, murmura le jeune homme, il y a longtemps qu’elle a envie de faire cette promenade. Il fait beau, cela va lui faire du bien.

Il alla rejoindre le père Vincent.

— C’est vous qui êtes le gardien ici ? dit-il en entrant.

— Ben oui, mam’zelle Odette a voulu sortir. Ah ! capitaine, y s’en passe des choses, allez…

— Quelles choses ? Encore de vos histoires qui ne tiennent pas debout.

— Elles étaient pourtant ben déboutés, quand Pierre les a vues, mon capitaine. Et pis, la belle robe et la belle médaille que Mlle Odette a trouvées sur sa table, à matin, c’est-y encore des histoires ?

— Voyons, dit Georges agacé, expliquez-vous ! Qu’est-ce que Pierre a vu ?

— Deux sauvagesses qui se sont cachées. Quand ils l’ont aperçu. Vous trouvez pas ça épeurant ? Et ces belles choses qu’on trouve comme ça dans l’bois, tout d’un coup !

— Cette robe, l’avez-vous vue ?

— Mais oui, Mlle Odette s’est habillée avec, une robe bleue, et sur le corsage la médaille d’argent qui r’luisait comme un soleil… Même qu’elle était belle avec ça, comme les anges du bon Dieu !

Georges réfléchissait, cette robe, il l’avait vue à Odette. Mais qui l’avait apportée au camp ?… Et ces deux sauvagesses ?… Que venaient-elles faire, si près deux ? Autant de questions que le jeune homme ne pouvait résoudre… Ah ! si Philippe était là !

La porte, qui s’ouvrait sous une poussée brusque, arracha Georges à sa pénible préoccupation. C’était Chariot et Angèle.

Le poêle était chaud. Angèle tendit des couvertures à Chariot, qui les installa près de la flamme. Puis elle se mit en devoir de préparer le lit.

— Odette ! que lui est-il arrivé ? dit Georges d’une voix étranglée.

Mais la porte s’ouvrait de nouveau, et le capitaine Levaillant entra portant Odette évanouie.

— Vite, ma bonne, déshabillez-la et enveloppez-la de couvertes bien chaudes. Vous, monsieur de Villarnay, préparez un cordial, ce ne sera rien.


CHAPITRE XVIII


LE VOILE SE DÉCHIRE.


Les hommes s’étaient retirés dans le camp voisin pendant qu’Angèle donnait ses soins à Odette.

Cinq minutes plus tard, lorsque le capitaine Levaillant apporta le cordial préparé par Georges, il se heurta à un groupe de trois personnes qui arrivaient en sens inverse.

— Bonsoir, capitaine, dit une voix.

— Marguerite ! Ah ! vous arrivez à point. Portez vous-même ceci à Odette.

Marguerite, toute tremblante, s’approcha du lit où la malade commençait à reprendre ses sens. Elle la souleva dans ses bras.

— Bois, petite sœur, dit-elle doucement.

L’enfant but et renverra sa tête en arrière. Angèle s’approcha avec une bougie, alors la figure de Marguerite se trouva en pleine lumière.

Odette la regarda un instant, puis elle dit d’une voix très lente :

— Si je rêve, ah ! ne me réveillez pas !

— Tu ne rêves pas Odette, c’est bien moi, regarde ! Et elle enleva sa coiffure.

— Marguerite ! ah ! ma sœur, enfin…

— Et moi ! dit Nanette, en s’approchant à son tour.

— Ma bonne Nanette aussi, que je vais être heureuse ! Puis, tout à coup, ses traits prirent une expression de poignante angoisse.

— Je me souviens, dit-elle, cet homme qui est venu tout à l’heure… Marguerite !… nous n’avons plus de frère…

Ainsi les deux années qui venaient de s’écouler n’existaient plus pour la pauvre enfant, elle reprenait la vie au jour où sa mémoire avait manqué.

Le capitaine Levaillant s’approcha avec Georges.

— Il y a deux ans que notre Paul nous a quittés, dit-il, mais vous avez un autre lui-même près de vous, ma chère Odette. Venez ici, monsieur Georges.

Celui-ci s’approcha vivement. Il était très pâle.

— Georges, murmura la malade, les yeux fixés sur le visage du jeune homme. En effet, c’était l’ami de Paul. Vous lui ressemblée étrangement. On ne m’avait pas trompée.

— Puisque je lui ressemble, laissez-moi continuer à le remplacer, chère Odette, dit-il doucement.

— Cette voix, je la reconnais… Elle m’a bercée bien des fois. Et quand je l’entends vibrer à mon oreille, je crois toujours que le voile qui existe entre moi et le passé va disparaître… Marguerite se pencha sur le lit.

— Souviens-toi, chère petite, dit-elle, que depuis de longs mois, monsieur de Villarnay n’a cessé d’être pour toi le plus dévoué des frères.

Odette se souleva lentement sur sa couche.

— Maintenant, je comprends tout, murmura-t-elle, j’ai été folle, n’est-ce pas ?… Ne craignez pas de me répondre, ajouta la jeune fille, le voile qui me dérobait un partie du passé se déchire… Aidez-moi à le soulever tout à fait… Parlez, monsieur de Villarnay, vous qui