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MÉLANCOLIE DE L’ART


Puisque la nudité de la Femme est pour nous
Un temple violé sans charme et sans surprise
Et qu’au lieu d’y plier en tremblant nos genoux
Nous l’allons traverser d’un geste qui méprise,

Puisque les grands, les purs sont dédaigneux d’agir
Et seraient lapidés s’ils tentaient l’épreuve,
Sans pouvoir sur les fronts de la foule élargir
Le drapeau frissonnant de la parole neuve,

Puisque c’est bien fini, puisqu’à présent encor
— Indice indénié des temps de décadence ―
Devant la monstrueuse Idole au ventre d’or,
Comme au temps d’Israël, le peuple chante et danse,

Puisque c’est bien ainsi, résignez-vous, les cœurs !
Car il vous reste l’Art, temple aux portes bénies,
Monument de refuge où de rares liqueurs
Font aux songes blessés de calmes agonies.

L’art, asile de l’âme, où les bonheurs rêvés,
Les orgueils, les amours brèves de la jeunesse
Vont se coucher, la tête en sang, les yeux crevés,
Côte à côte, dans les lits blancs de la tristesse.