Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/797

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je lui ai retracé toute la sottise de sa conduite, l’étourderie de son voyage, la bassesse de ses goûts, le peu de jugement de ses démarches, etc. etc., j’étais montée ; le frère est arrivé, j’ai continué de pérorer et j ai fini en lui remettant la seconde lettre de son père. « J’avais voulu vous l’épargner, lui dis-je ; elle a fait frémir mon cœur ; mais elle n’est trop forte pour le vôtre. »

Je l’ai quitté pour aller voir des malades ; après trois quarts d’heure d’absence, je suis revenue ; je l’ai trouvé à écrire une lettre où il me dit qu’il désirerait bien que j’ajoutasse quelque chose ; je lui promis d’y mettre le récit de ce qui venait de se passer et le jugement que j’en portais. Il s’était entretenu avec le frère de ses perplexités, lui confessant qu’il n’avait de goût que pour le commerce, qu’il craignait l’étude et abhorrait la mer ; que son père avait d’autres enfants parmi lesquels il s’en trouverait de plus propres à répondre à ses vues d’avancement dans l’inspection. Le chanoine lui avait fait observer que, dans l’apothicairerie, comme dans la librairie, etc., on ne se distinguait que par des connaissances et des talents qui supposaient du travail ; à quoi il avait répondu qu’il n’ambitionnait ni la fortune, ni la réputation, mais une vie honnête et tranquille. Il m’apporta sa lettre, conçue dans cet esprit, contenant d’ailleurs beaucoup de regrets du chagrin qu’il causait à ses parents, et leur promettant, puisqu’ils ne voulaient pas lui donner un état selon son goût, de faire ce qu’il pourrait dans celui où ils voulaient le faire rester. Je me mis à écrire au père sur la même feuille ; j’étais à moitié, quand le jeune homme revint en larmes me dire qu’il me suppliait de ne pas continuer, de jeter sa lettre au feu, qu’il ne voulait pas chagriner davantage ses parents, qu’il travaillerait avec zèle et nous contenterait tous. Je vis que cette résolution était l’effet de l’apostille de la mère Cousin, qu’il à avait point encore aperçue parce qu’elle était sur un revers. Je lui dis qu’il avait encore jusqu’au soir à faire ses réflexions pour écrire, s’il voulait, sur un autre ton, mais que je gardais ce que j’avais pour en user, afin que l’on connût les premiers mouvements de son âme.

Effectivement, j’ai fini ma lettre au père, et je lui laisse à juger si