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XVI

LE MEURTRE DES ÉLITES


Le mot n’est pas d’aujourd’hui[1] ; mais d’aujourd’hui est le fait. Jamais, en aucun temps, on n’a vu l’humanité jeter dans l’arène sanglante toutes ses réserves intellectuelles et morales, ses prêtres, ses penseurs, ses savants, ses artistes, tout l’avenir de l’esprit, — gaspillant ses génies comme chair à canon.

Et sans doute, cela est grand, lorsque la lutte est grande, lorsqu’un peuple combat pour une cause éternelle, dont la ferveur embrase la nation tout entière, du plus petit au plus grand, fond tous les égoïsmes, purifie les désirs, et des âmes multiples fait une âme unanime. — Mais si la cause est suspecte, ou si elle est souillée, (ainsi que nous jugeons celle de nos adversaires), quelle sera la situation d’une élite morale, qui a gardé le triste et hautain privilège d’entrevoir tout au moins une partie de la vérité, et qui doit cependant combattre, mourir, tuer pour une foi dont elle doute ?

Les esprits passionnés qu’enivre le combat, ou que volontairement aveuglent les nécessités

  1. Je le reprends à M. Lucien Maury, dans un article antérieur à la guerre : (Journal de Genève), 30 mars 1914, et cité tout récemment dans sa remarquable thèse de doctorat : La loi du Progrès, par M. Adolphe Perrière, qui s’efforce de résoudre le tragique problème du rôle des élites.