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JEAN-CHRISTOPHE À PARIS

delà, au-dessus de la muraille de rochers qui les enserre ; — plus bas, les marécages et le bétail vautré dans son fumier. — Et partout, çà et là, le long des flancs de la montagne, les fraîches fleurs de l’art, les fraisiers parfumés de musique, le chant des sources et des oiseaux-poètes.

Et Christophe demanda à Olivier :

— Où est votre peuple ? Je ne vois que des élites, bonnes ou malfaisantes.

Olivier répondit :

— Le peuple ? Il cultive son jardin. Il ne s’inquiète pas de nous. Chaque groupe de l’élite essaie de l’accaparer. Il ne se soucie d’aucun. Naguère, il écoutait encore, au moins par distraction, le boniment des bateleurs politiques. À présent, il ne se dérange plus. Ils sont quelques millions qui n’usent même pas de leurs droits d’électeurs. Que les partis se cassent la tête entre eux, le peuple n’a cure de ce qui en arrivera, à moins qu’en se battant ils ne viennent à fouler ses champs : auquel cas il se fâche et étrille au hasard l’un et l’autre partis. Il n’agit pas, il réagit, peu importe dans quel sens, contre toutes les exagérations qui gênent son travail et son repos. Rois, empereurs, républiques, curés, francs-maçons, socialistes, quels que soient ses chefs, tout ce qu’il leur demande, c’est de le protéger contre les grands dangers communs : la guerre, le désordre, les épidémies, — et, pour le reste, de le laisser en paix cultiver son jardin. Au fond, il pense :