Page:Rouché - L’Art théâtral moderne, 1910.djvu/64

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée
50
L’ART THÉÂTRAL MODERNE.

Une seule direction s’impose, un seul avis, un seul cerveau. 11 n’y a plus d’artistes dans les théâtres, il n’y a que des hommes d’affaires. On a vu des peintres célèbres faire des décors et n’obtenir aucun résultat, parce que le régisseur entravait leurs plans artistiques. Un régisseur cultivé, mais non artiste, est aussi inutile dans un théâtre qu’un bourreau dans un hôpital. Il veut que l’artiste se contente des rapports de hauteur et de surface qu’il détermine lui-même !

Pour faire représenter un port par exemple, il veut montrer dans un espace ridiculement restreint : rochers, bateaux, cité, maisons, pont de débarquement. L’acteur doit jouer au milieu de tout cela. Un personnage doit s’embarquer, un autre doit se trouver sur le rocher. Ce tableau sera forcément irréel, si l’on pense à l’invraisemblable rapport des grandeurs qu’il faut donner pour que toutes choses prennent place sur la scène. Dans le Vaisseau fantôme, l’escalier arrive à mi-hauteur du bateau placé derrière. La cité se trouve à cinquante centimètres au-dessus du toit des maisons. La pointe des montagnes a la même hauteur que les mâts des bateaux. Craig répudie à son tour le naturalisme : « Pas de réalisme : mais du style ». Dans la hâte de produire, d’être commerçant, un théâtre perd tout souci de l’art, de la beauté.

Le directeur demande une forêt : le machiniste lui apporte sa forêt, arbre par arbre. Voilà notre homme ravi. 11 s’enflamme. Il court par la ville avec ses manchettes et son col de celluloïd et s’écrie : « Venez, venez voir ma mise en scène. Jamais vous n’aurez vu un décor pareil ! La nature ne peut faire mieux. » Ses amis répondent « oui » sans en penser un mot.

Le directeur dit ensuite à ses acteurs : « Marchez dans cette forêt comme des êtres ordinaires ; soyez naturels. » Il applaudit l’artiste qui tombe d’une chaise, butte contre un tapis, s’écriant : « C’est merveilleux de naturel ! » A Londres, lorsqu’un directeur a besoin de soldats, il demande des hommes à un régiment et leur donne un costume de l’époque ; jamais l’idée ne lui viendrait de dresser son personnel de figurants. Pourquoi chercher mieux qu’un vrai soldat !

Ce réalisme est l’antipode de l’art. L’artiste ne doit copier ni les défauts, ni l les tares de la nature. Le réalisme conduit au comique, au music-hall, à l’anarchie. Caliban chasse Ariel.

Ce qui manque actuellement au théâtre, c’est. la forme, sans laquelle il n’y a