Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/174

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
( 174 )

 Voilà ce que m’a dit, troublant mon oraison,
Un esprit positif, le bon sens, la raison ;
Mais je n’ai pas voulu, moi, dans ma sainte ivresse,
Écouter les leçons de la froide sagesse ;
Et comme un insensé dédaignant la cité,
Troubadour de la Croix, plein de sérénité,
Au désert j’ai suivi la séraphique Muse,
Amante du repos, humble et grave recluse,
Et, devant son autel, ne cessant de prier,
J’ai mérité le nom d’inactif ouvrier ;
Le nom de prêtre oisif et d’apôtre inutile,
Frappé de l’anathème, écrit dans l’Évangile ;
J’ai mérité le nom et le blâme offensif,
Que le siècle décerne à tout Contemplatif :
Mais ce nom glorieux, je l’aime et je l’accepte ;
J’ai loué le conseil au-dessus du précepte ;
Oui, je me suis assis, humble aux pieds du Sauveur,
Et j’accepte, en son nom, le titre de rêveur !
 Ah ! si j’avais voulu me rendre plus utile,
Mieux comprendre le monde et l’esprit mercantile,
Dans des chants applaudis, de son luxe énervant
J’eusse au loin publié l’éloge décevant ;
Oui, si j’avais voulu me montrer moins sauvage,
J’eusse d’un siècle esclave exalté l’esclavage ;
Et puis, stigmatisant les sublimes rêveurs,
Les anges d’oraison, les vrais adorateurs,
J’eusse, — accordant ma lyre au bruit de l’industrie, —
Chanté tous les excès de ma jeune patrie !
Mais pour l’homme, le choix n’est pas facultatif ;
Chacun doit accomplir un rôle impératif ;
Chacun, suivant sa vie, agitée ou tranquille,
Obéissant toujours au Moteur Immobile,
Doit, selon ses attraits, ses dons, ses facultés,
Accomplir ses devoirs, à Dieu seul rapportés :
L’unité multiforme en tout se manifeste,
L’harmonie est partout, — partout l’accord céleste ;
Comme les fleurs, les fruits, les hommes sont divers ;
L’ordre éclate en l’Église et brille en l’univers ! —
 Tandis que dans la nuit, pour enlacer les âmes,
On prépare en secret d’insidieuses trames ;
Que la Nécromancie, en son impiété,
Le faux illuminisme, au langage exalté,
Le Spiritisme impur, comme un sombre vampire,
Sur la chair affranchie étend son morne empire ;
Que le peuple despote, aveugle niveleur,
Sous son marteau brutal abat chaque hauteur ;
Et contemplant les fronts qu’il abaisse et domine.
Triomphe en son progrès d’une œuvre de ruine ;
Tandis que tout conspire, en ce siècle de fer.
Pour abolir l’Église, au nom de Lucifer :