Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/29

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
( 29 )

Par sa neutralité saint arbitre de tous,
Il réunit les cœurs que l’orage a dissous !
Il oppose le calme aux fureurs de la haine ;
Et couvrant de bienfaits l’ingratitude humaine,
Il pardonne, il oublie… Ah ! c’est qu’il sait combien,
Dans le cœur le meilleur, le mal se mêle au bien !
Il a de tout amour, même le plus sincère,
Éprouvé l’inconstance et sondé la misère ;
Et ne trouvant qu’en Dieu son immuable appui,
Pour le récompenser, il n’espère qu’en Lui !
Fidèle évangéliste, incorruptible apôtre,
Expulsé d’une ville il s’en va dans une autre ;
Et quand son pied lassé heurte un seuil inhumain,
Il s’arrête et s’endort sur le bord du chemin !
Et cependant, le prêtre, exilé, solitaire,
Au doux nom de patrie, au doux nom de sa mère, —
Le prêtre sent parfois qu’il est homme toujours,
Et que l’amour de Dieu contient d’autres amours !
C’est que jamais la grâce, en sa flamme plus pure,
En exaltant le cœur, ne détruit la nature ;
Et le Verbe Incarné, l’Enfant de Bethléem,
Comme il aima sa Mère, aima Jérusalem !
Mais jamais la nature, en dominant la grâce,
Pour comprimer du cœur la généreuse audace,
Ne doit faire un instant fléchir l’apostolat
Devant le peuple armé, la famille ou l’État !
L’apôtre indépendant, qui de Dieu seul relève,
Pour régner ici-bas ne dépend d’aucun glaive ;
Et s’il sait obéir, sans être courtisan,
Il sait, lorsqu’il le faut, résister au tyran ;
De la force brutale il sait braver l’empire,
Et cueillir dans le sang la palme du martyre ! »
— Quand j’écrivais ces vers, ah ! je ne pensais pas,
Ô frère, que sur toi planait le noir trépas !
Ah ! je ne pensais pas que ta voix sans se plaindre,
Ton éloquente voix, allait sitôt s’éteindre !
Non, je ne pensais pas, en te disant adieu,
Que je ne devais plus te retrouver qu’en Dieu !…

Tu meurs, ô frère aimé, le jour de Sainte-Rose,
   Martyr de tes pieux labeurs :
Et sur le noir cercueil qu’un peuple en deuil arrose,
   Moi, je viens semer quelques fleurs !

Un sourire, en mourant, est resté sur tes lèvres ;
   Tu semblais saluer le ciel…
Ô sombre et froide mort, combien d’enfants tu sèvres
   Par un seul arrêt si cruel ! —