Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/18

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si mal qu’il s’enfuit & disparut tout-à-fait. Quelque tems après on sut qu’il étoit en Allemagne. Il n’écrivit pas une seule fois. On n’a plus eu de ses nouvelles depuis ce tems-là, & voilà comment je suis demeuré fils unique.

Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment, il n’en fut pas ainsi de son frere, & les enfans des Rois ne sauroient être soignés avec plus de zele que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de tout ce qui m’environnoit & toujours, ce qui est bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant gâté. Jamais une seule fois, jusqu’à ma sortie de la maison paternelle on ne m’a laissé courir seul dans la rue avec les autres enfans : jamais on n’eut à réprimer en moi ni à satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu’on impute à la nature & qui naissent toutes de la seule éducation. J’avois les défauts de mon âge ; j’étois babillard, gourmand, quelquefois menteur. J’aurois volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille ; mais jamais je n’ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d’avoir une fois pissé dans la marmite d’une de nos voisines appelée Madame Clot, tandis qu’elle étoit au prêche. J’avoue même que ce souvenir me fait encore rire, parce que Madame Clot, bonne femme au demeurant, étoit bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie. Voilà la courte & véridique histoire de tous mes méfaits enfantins.

Comment serois-je devenu méchant, quand je n’avois sous les yeux que des exemples de douceur & autour de moi que les meilleures gens du monde ? Mon pere, ma tante,