Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/354

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entreprendre & ne savent rien finir ni rien entretenir.

J’étois changé à tel point & ma sensualité mise en exercice s’étoit si bien éveillée que je m’arrêtai un jour au Pont-de-Lunel pour y faire bonne chere, avec de la compagnie qui s’y trouva. Ce cabaret le plus estimé de l’Europe, méritoit alors de l’être. Ceux qui le tenoient avoient su tirer parti de son heureuse situation pour le tenir abondamment approvisionné & avec choix. C’étoit réellement une chose curieuse de trouver dans une maison seule & isolée au milieu de la campagne, une table fournie en poisson de mer & d’eau douce, en gibier excellent, en vins fins, servie avec ces attentions & ces soins qu’on ne trouve que chez les grands & les riches & tout cela pour vos trente-cinq sous. Mais le Pont-de-Lunel ne resta pas long-tans sur ce pied & à force d’user sa réputation, il la perdit enfin tout-à-fait.

J’avois oublié durant ma route que j’étois malade ; je m’en souvins en arrivant à Montpellier. Mes vapeurs étoient bien guéries, mais tous mes autres maux me restoient ; quoique l’habitude m’y rendît moins sensible, c’en étoit assez pour se croire mort à qui s’en trouveroit attaqué tout-d’un-coup. En effet ils étoient moins douloureux qu’effrayans & faisoient plus souffrir l’esprit que le corps dont ils sembloient annoncer la destruction. Cela faisoit que distrait par des passions vives je ne songeois plus à mon état ; mais comme il n’étoit pas imaginaire, je le sentois si-tôt que j’étois de sang-froid. Je songeai donc sérieusement aux conseils de Madame N***.

[Larnage] & au but de mon voyage. J’allai consulter les praticiens les plus illustres, sur-tout M. Fizes, & pour surabondance de