Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/363

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de bonheur effleura mes désirs, ce bonheur n’étoit plus celui qui m’étoit propre, je sentois qu’en l’obtenant je ne serois pas vraiment heureux.

J’étois si bête & ma confiance étoit si pleine, que malgré le ton familier du nouveau venu, que je regardois comme un effet de cette facilité de l’humeur de Maman, qui rapprochoit tout le monde d’elle, je ne me serois pas avisé d’en soupçonner la véritable cause, si elle ne me l’eût dite elle-même ; mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une franchise capable d’ajouter à ma rage, si mon cœur eût pu se tourner de ce côté-là ; trouvant quant à elle la chose toute simple, me reprochant ma négligence dans la maison & m’alléguant mes absences, comme si elle eût été d’un tempérament fort pressé d’en remplir les vides. Ah, Maman, lui dis-je le cœur serré de douleur, qu’osez-vous m’apprendre ? Quel prix d’un attachement pareil au mien ? Ne m’avez-vous tant de fois conservé la vie que pour m’ôter tout ce qui me la rendoit chere ? J’en mourrai, mais vous me regretterez. Elle me répondit d’un ton tranquille à me rendre fou, que j’étois un enfant, qu’on ne mouroit point de ces choses-là ; que je ne perdrois rien, que nous n’en serions pas moins bons amis, pas moins intimes dans tous les sens, que son tendre attachement pour moi ne pouvoit ni diminuer ni finir qu’avec elle. Elle me fit entendre, en un mot, que tous mes droits demeuroient les mêmes & qu’en les partageant avec un autre, je n’en étois pas privé pour cela.

Jamais la pureté, la vérité, la force de mes sentimens pour elle ; jamais la sincérité, l’honnêteté de mon ame ne se firent