Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/384

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gné, tenoit mon ame dans la même agitation que quand je cherchois encore dans le siecle un cœur juste, & mes espérances que j’avois beau jetter au loin me rendoient également le jouet des hommes d’aujourd’hui. J’ai dit dans mes Dialogues sur quoi je fondais cette attente. Je me trompais. Je l’ai senti par bonheur assez à tems pour trouver encore avant ma derniere heure un intervalle de pleine quiétude, & de repos absolu. Cet intervalle a commencé à l’époque dont je parle, & j’ai lieu de croire qu’il ne sera plus interrompu.

Il se passe bien peu de jours que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j’étois dans l’erreur de compter sur le retour du public, même dans un autre âge ; puisqu’il est conduit dans ce qui me regarde par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les Corps qui m’ont pris en aversion. Les particuliers meurent ; mais les Corps collectifs ne meurent point. Les mêmes passions s’y perpétuent, & leur haine ardente, immortelle comme le démon qui l’inspire, a toujours la même activité. Quand tous mes ennemis particuliers seront morts, les Médecins, les Oratoriens vivront encore, & quand je n’aurois pour persécuteurs que ces deux Corps-là, je dois être sûr qu’ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire après ma mort, qu’ils n’en laissent à ma personne de mon vivant. Peut-être, par trait de tems, les Médecins que j’ai réellement offensés pourroient-ils s’apaiser : mais les Oratoriens que j’aimois, que j’estimois, en qui j’avois toute confiance & que je n’offensai jamais, les Oratoriens gens d’église & demi-moines, seront à jamais implacables, leur propre iniquité fait mon crime que leur amour-propre ne me