Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/391

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nourrir de sa propre substance, & à chercher toute sa pâture au-dedans de moi.

Cette ressource, dont je m’avisai trop tard, devint si féconde qu’elle suffit bientôt pour me dédommager de tout. L’habitude de rentrer en moi-même me fit perdre enfin le sentiment & presque le souvenir de mes maux, j’appris ainsi par ma propre expérience que la source du vrai bonheur est en nous, & qu’il ne dépend pas des hommes de rendre vraiment misérable celui qui sait vouloir être heureux. Depuis quatre ou cinq ans je goûtois habituellement ces délices internes que trouvent dans la contemplation les ames aimantes & douces. Ces ravissemens, ces extases que j’éprouvois quelquefois en me promenant ainsi seul, étoient des jouissances que je devois à mes persécuteurs : sans eux, je n’aurois jamais trouvé ni connu les trésors que je portois en moi-même. Au milieu de tant de richesses, comment en tenir un régistre fidelle ? En voulant me rappeller tant de douces rêveries, au lieu de les décrire j’y retombois. C’est un état que son souvenir ramene, & qu’on cesseroit bientôt de connoître, en cessant tout-à-fait de le sentir.

J’éprouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d’écrire la suite de mes Confessions, sur-tout dans celle dont je vais parler, & dans laquelle un accident imprévu vint rompre le fil de mes idées, & leur donner pour quelque tems un autre cours.

Le jeudi 24 Octobre 1776, je suivis après dîné les boulevards jusqu’à la rue du Chemin-vert par laquelle je gagnois les hauteurs de Ménil-montant, & de-là, prenant les