Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/443

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le plaisir j’ajoutois à des choses réelles des ornemens inventés, j’avois plus de tort encore parce que orner la vérité par des fables c’est en effet la défigurer. Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j’avois choisie. Cette devise m’obligeoit plus que tout autre homme à une profession plus étroite de la vérité, & il ne suffisoit pas que je lui sacrifiasse partout mon intérêt & mes penchants, il falloit lui sacrifier aussi ma faiblesse & mon naturel timide. Il falloit avoir le courage & la force d’être vrai toujours en toute occasion & qu’il ne sortît jamais ni fictions ni fables d’une bouche & d’une Plume qui s’étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que j’aurois dû me dire en prenant cette fiere devise, & me répéter sans cesse tant que j’osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse mais cela m’excuse très-mal. Avec une ame faible on peut tout au plus se garantir du vice, mais c’est être arrogant & téméraire d’oser professer de grandes vertus. Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues dans l’esprit si l’abbé Rosier ne me les eût suggérées. Il est bien tard, sans doute, pour en faire usage ; mais il n’est pas trop tard au moins pour redresser mon erreur & remettre ma volonté dans la règle : car c’est désormais tout ce qui dépend de moi. En ceci donc & en toutes choses semblables la maxime de Solon est applicable à tous les âges, & il n’est jamais trop tard pour apprendre, même de ses ennemis, à être sage, vrai, modeste, & à moins présumer de soi.