Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/191

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quelquefois même les nouveaux-venus, quand ils ne montrent ni patelinage ni arrogance. Je ne l’ai jamais vu se refuser durement qu’à des avances tyranniques insolentes & mal honnêtes, qui déceloient clairement l’intention de ceux qui les faisoient. Cette maniere ouverte & généreuse de repousser la perfidie & la trahison ne fut jamais l’allure des mechans. S’il ressembloit à ceux qui le recherchent, au lieu de se dérober à leurs avances il y répondroit pour tacher de les payer en même monnoie, &, leur rendant fourberie pour fourberie, trahison pour trahison, il se serviroit de leurs propres armes pour se défendre & se venger d’eux ; mais loin qu’on l’ait jamais accuse d’avoir tracasse dans les sociétés ou il a vécu, ni brouille ses amis entr’eux, ni desservi personne avec qui il fut en liaison, le seul reproche qu’aient pu lui faire ses soi-disans amis a été de les avoir quittes ouvertement, comme il a du faire, si-tôt que les trouvant faux & perfides il a cesse de les estimer.

Non, Monsieur, le vrai misanthrope, si un être aussi contradictoire pouvoit exister,

[*Timon n’étoit point naturellement misanthrope, & même ne meritoit pas ce nom. Il y avoit dans son fait plus de dépit & d’enfantillage que de véritable méchanceté : c’étoit un sou mécontent qui boudoit contre le genre-humain.] ne fuiroit point dans la solitude ; quel mal peut & veut faire aux hommes celui qui vit seul ? Celui qui les hait veut leur nuire, & pour leur nuire il ne faut pas les fuir. Les mechans ne sont point dans les déserts, ils sont dans le monde. C’est-là qu’ils intriguent & travaillent pour satisfaire leur passion & tourmenter les objets