Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/209

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est possible de leur donner un mauvais sens, qui, sans lui être venu dans l’esprit, ne manque pas de se présenter par préférence à celui des gens qui l’écoutent, & qui ne cherchent que cela. En un mot, je l’ai presque toujours trouve pesant à penser, mal-adroit à dire, se fatigant sans cesse à chercher le mot propre qui ne lui venoit jamais, & embrouillant des idées déjà peu claires par une mauvaise maniere de les exprimer. J’ajoute en passant que si dans nos premiers entretiens j’avois pu deviner cet extrême embarras de parler j’en aurois tire sur vos propres argumens une preuve nouvelle qu’il n’avoit fait ses livres. Car si, selon vous, déchiffrant si mal la musique il n’en avoit pu composer, à plus forte raison sachant si mal parler il n’avoit pu si bien écrire.

Une pareille ineptie étoit déjà fort étonnante dans un homme assez adroit pour avoir trompe quarante ans par de fausses apparences tous ceux qui l’ont approche ; mais ce n’est pas tout. Ce même homme dont l’œil terne & la physionomie effacée semble dans les entretiens indifferens n’annoncer que de la stupidité, change tout-à-coup d’air & de maintien, si-tôt qu’une matiere intéressante pour lui le tire de sa léthargie. On voit sa physionomie éteinte s’animer se vivifier, devenir parlante expressive & promettre de l’esprit. À juger par l’éclat qu’ont encore alors ses yeux à ton age, dans sa jeunesse ils ont du lancer des éclairs. À son geste impétueux à sa contenance agitée on voit que son sang bouillonne, on croiroit que des traits de feu vont partir de sa bouche, & point du tout ; toute cette effervescence ne produit que des propos communs confus mal ordonnes, qui, sans être plus