Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t11.djvu/303

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offenser, & me parut même plus reconnoissant qu’humilie de ma proposition. Mais il me pria de comparer les situations & les ages. " Considérez, me dit-il, quelle différence vingt-cinq ans d’intervalle, de longs serremens de cœur, les ennuis, le découragement, la vieillesse doivent mettre dans les productions du même homme. Ajoutez à cela la contrainte que vous m’imposez, & qui me plaît parce que j’en vois à raison, mais qui n’en met pas moins des entraves idées d’un homme qui n’a jamais su les assujettir, ni rien produire qu’a son heure à son aise & à sa volonté."

Le François.

Somme toute, avec de belles paroles il refusa l’épreuve proposée ?

Rousseau.

Au contraire, après ce petit préambule il s’y soumit de tout son cœur, & s’en tira mieux qu’il n’avoit espere lui-même. Il me fit avec un peu de lenteur mais moi toujours présent de la musique aussi fraîche aussi chantante aussi bien traitée que celle du Devin, & dont le style assez semblable à celui de cette piece, mais moins nouveau qu’il n’étoit alors, est tout aussi naturel tout aussi expressif & tout aussi agréable. Il fut surpris lui-même de son succès. "Le désir, me dit-il, que je vous ai vu de me voir réussir m’a fait réussir davantage. La défiance m’étourdit m’appesantit, & me resserre le cerveau comme le cœur ; la confiance m’anime m’épanouit & me fait planer sur des ailes. Le Ciel m’avoit fait pour l’amitié : elle eut donne un nouveau ressort à mes facultés, & j’aurois double de prix par elle."