Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/12

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mais foible, moins prompt encore à entreprendre que facile à décourager, sortant du repos par secousses, mais y rentrant par lassitude & par goût, & qui, me ramenant toujours loin des grandes vertus & plus loin des grands vices, à la vie oiseuse & tranquille pour laquelle je me sentois né, ne m’a jamais permis d’aller à rien de grand, soit en bien soit en mal. Quel tableau différent j’aurai bientôt à développer ! Le sort qui durant trente ans favorisa mes penchans, les contraria pendant les trente autres, & de cette opposition continuelle entre ma situation & mes inclinations, on verra naître des fautes énormes, des malheurs inouis, & toutes les vertus, excepté la force, qui peuvent honorer l’adversité.

Ma première partie a été toute écrite de mémoire, j’y ai dû faire beaucoup d’erreurs. Forcé d’écrire la seconde de mémoire aussi, j’y en ferai probablement beaucoup davantage. Les doux souvenirs de mes beaux ans passés avec autant de tranquillité que d’innocence, m’ont laissé mille impressions charmantes que j’aime sans cesse à me rappeler. On verra bientôt combien sont différens ceux du reste de ma vie. Les rappeler c’est en renouveler l’amertume. Loin d’aigrir celle de ma situation par ces tristes retours, je les écarte autant qu’il m’est possible, & souvent j’y réussis au point de ne les pouvoir plus retrouver au besoin. Cette facilité d’oublier les maux est une consolation que le Ciel m’a ménagée dans ceux que le sort devoit un jour accumuler sur moi. Ma mémoire, qui me trace uniquement les objets agréables, est l’heureux contrepoids de mon imagination effarouchée, qui ne me fait prévoir que de cruels avenirs.