Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/122

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trouvoit son compte à l’être & couvrant les fautes de sa fille parce qu’elle en profitoit. Cette femme, que je comblois d’attentions, de soins, de petits cadeaux & dont j’avois extrêmement à cœur de me faire aimer, étoit, par l’impossibilité que j’éprouvois d’y parvenir, la seule cause de peine que j’eusse dans mon petit ménage ; & du reste je puis dire avoir goûté, durant ces six ou sept ans le plus parfoit bonheur domestique que la faiblesse humaine puisse comporter. Le cœur de ma Thérèse étoit celui d’un ange ; notre attachement croissoit avec notre intimité & nous sentions davantage de jour en jour combien nous étions faits l’un pour l’autre. Si nos plaisirs pouvoient se décrire, ils feroient rire par leur simplicité : nos promenades tête à tête hors de la ville, où je dépensois magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette ; nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur deux petites chaises posées sur une malle qui tenoit la largeur de l’embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servoit de table, nous respirions l’air, nous pouvions voir les environs, les passans, &, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant.

Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas, composés, pour tout mets, d’un quartier de gros pain, de quelques cerises, d’un petit morceau de fromage & d’un demi-setier de vin que nous buvions à nous deux ? Amitié, confiance, intimité, douceur d’âme, que vos assaisonnemenssont délicieux ! Quelquefois nous restions là jusqu’à minuit sans y songer & sans nous douter de