Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/159

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cesse, du désir de recueillir de mes lèvres les délicieuses larmes que je faisois couler. J’ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d’admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle & sur-tout à la Cour, un jour de premier représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s’en souvenir ; car l’effet en fut unique.

Le même soir M. le duc d’Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures & qu’il me présenteroit au roi. M. de Cury, qui me fit ce message, ajouta qu’on croyoit qu’il s’agissoit d’une pension & que le Roi vouloit me l’annoncer lui-même. Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut une nuit d’angoisse & de perplexité pour moi ? Ma premier idée après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent besoin de sortir, qui m’avoit fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle & qui pouvoit me tourmenter le lendemain quand je serois dans la galerie ou dans les appartemens du roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de sa Majesté. Cette infirmité étoit la principale cause qui me tenoit écarté des cercles & qui m’empêchoit d’aller m’enfermer chez des femmes. L’idée seule de l’état où ce besoin pouvoit me mettre étoit capable de me le donner au point de m’en trouver mal, à moins d’un esclandre auquel j’aurois préféré la mort. Il n’y a que les gens qui connaissent cet état qui puissent juger de l’effroi d’en courir le risque.

Je me figurois ensuite devant le roi, présenté à Sa Majesté, qui daignoit s’arrêter & m’adresser la parole. C’étoit là qu’il