Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/177

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jusqu’à sa dernière heure & partager son sort, quel qu’il fût. Je n’en fis rien. Distroit par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d’espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle & ne la suivis pas. De tous les remords que j’ai sentis en ma vie, voilà le plus vif & le plus permanent. Je méritai par là les châtimens terribles qui depuis lors n’ont cessé de m’accabler ; puissent-ils avoir expié mon ingratitude ! Elle fut dans ma conduite ; mais elle a trop déchiré mon cœur pour que jamais ce cœur ait été celui d’un ingrat.

Avant mon départ de Paris, j’avois esquissé la dédicace de mon Discours sur l’Inégalité. Je l’achevai à Chambéry & la datai du même lieu, jugeant qu’il étoit mieux, pour éviter toute chicane, de ne la dater ni de France ni de Genève. Arrivé dans cette ville, je me livrai à l’enthousiasme républicain qui m’y avoit amené. Cet enthousiasme augmenta par l’accueil que j’y reçus. Fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique & honteux d’être exclu de mes droits de citoyen par la profession d’un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensois que l’Evangile étant le même pour tous les Chrétiens, & le fond du dogme n’étant différent qu’en ce qu’on se mêloit d’expliquer ce qu’on ne pouvoit entendre, il appartenoit en chaque pays au seul souverain de fixer & le culte & ce dogme inintelligible & qu’il étoit par conséquent du devoir du citoyen d’admettre le dogme & de suivre le culte prescrit par la loi. La fréquentation des Encyclopédistes, loin d’ébranler ma foi,