Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/219

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fut alors que je sentis vivement le tort que j’avois eu, durant nos premières liaisons, de ne pas profiter de la docilité que lui donnoit son amour, pour l’orner de talens & de connoissances, qui, nous tenant plus rapprochés dans notre retraite, auroient agréablement rempli son tems & le mien, sans jamais nous laisser sentir la longueur du tête-à-tête. Ce n’étoit pas que l’entretien tarît entre nous, & qu’elle parût s’ennuyer dans nos promenades ; mais enfin nous n’avions pas assez d’idées communes pour nous faire un grand magasin : nous ne pouvions plus parler sans cesse de nos projets bornés désormois à celui de jouir. Les objets qui se présentoient m’inspiroient des réflexions qui n’étoient pas à sa portée. Un attachement de douze ans n’avoit plus besoin de paroles ; nous nous connoissions trop pour avoir plus rien à nous apprendre. Restoit la ressource des caillettes, médire & dire des quolibets. C’est sur-tout dans la solitude qu’on sent l’avantage de vivre avec quelqu’un qui soit penser. Je n’avois pas besoin de cette ressource pour me plaire avec elle ; mais elle en auroit eu besoin pour se plaire toujours avec moi. Le pis étoit qu’il falloit avec cela prendre nos tête-à-tête en bonne fortune : sa mère qui m’étoit devenue importune, me forçoit à les épier. J’étois gêné chez moi ; c’est tout dire ; l’air de l’amour gâtoit la bonne amitié. Nous avions un commerce intime, sans vivre dans l’intimité.

Dès que je crus voir que Thérèse cherchoit quelquefois des prétextes pour éluder les promenades que je lui proposois, je cessai de lui en proposer, sans lui savoir mauvais gré de ne pas s’y plaire autant que moi. Le plaisir n’est point