Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/254

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tranquille, comme auprès de Thérèse & de Maman. Je l’ai déjà dit, c’étoit de l’amour cette fois, & l’amour dans toute son énergie & dans toutes ses fureurs. Je ne décrirai ni les agitations, ni les frémissements, ni les palpitations, ni les mouvemens convulsifs, ni les défaillances de cœur que j’éprouvois continuellement ; on en pourra juger par l’effet que sa seule image faisoit sur moi. J’ai dit qu’il y avoit loin de l’Hermitage à Eaubonne : je passois par les coteaux d’Andilly, qui sont charmants. Je rêvois en marchant à celle que j’allois voir, à l’accueil caressant qu’elle me feroit, au baiser qui m’attendoit à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser funeste, avant même de le recevoir, m’embrasoit le sang à tel point, que ma tête se troubloit ; un éblouissement m’aveugloit, mes genoux tremblans ne pouvoient me soutenir ; j’étois forcé de m’arrêter, de m’asseoir ; toute ma machine étoit dans un désordre inconcevable : j’étois prêt à m’évanouir. Instruit du danger, je tâchois, en partant, de me distraire & de penser à autre chose. Je n’avois pas fait vingt pas, que les mêmes souvenirs & tous les accidens qui en étoient la suite revenoient m’assaillir sans qu’il me fût possible de m’en délivrer ; & de quelque façon que je m’y sais pu prendre, je ne crois pas qu’il me soit arrivé de faire seul ce trajet impunément. J’arrivois à Eaubonne, foible, épuisé, rendu, me soutenant à peine. À l’instant que je la voyois, tout étoit réparé ; je ne sentois plus auprès d’elle que l’importunité d’une vigueur inépuisable & toujours inutile. Il y avoit sur ma route, à la vue d’Eaubonne, une terrasse agréable, appelée le mont Olympe, où