Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/32

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table à côté d’elle. Il n’en falloit pas tant pour me rendre fou ; je le devins. Elle me permit de la venir voir : j’usai, j’abusai de la permission. J’y allois presque tous les jours, j’y dînois deux ou trois fois la semaine. Je mourois d’envie de parler ; je n’osai jamais. Plusieurs raisons renforçoient ma timidité naturelle. L’entrée d’une maison opulente est une porte ouverte à la fortune ; je ne voulois pas, dans ma situation, risquer de me la fermer. Mde. D[...]n, tout aimable qu’elle étoit, étoit sérieuse & froide ; je ne trouvois rien dans ses manières d’assez agaçant pour m’enhardir. Sa maison, aussi brillante alors qu’aucune autre dans Paris, rassembloit des sociétés auxquelles il ne manquoit que d’être un peu moins nombreuses pour être d’élite dans tous les genres. Elle aimoit à voir tous les gens qui jetoient de l’éclat : les grands, les gens de lettres, les belles femmes. On ne voyoit chez elle que ducs, ambassadeurs, cordons bleus. Mde. la princesse de Rohan, Mde. la comtesse de Forcalquier, Mde. de Mirepoix, Mde. de Brignolé, milady Hervey pouvoient passer pour ses amies. M. de Fontenelle, l’abbé de St. Pierre, l’abbé Sallier, M. de Fourmont, M. de Bernis, M. de Buffon, M. de Voltaire étoient de son cercle & de ses dîners. Si son maintien réservé n’attiroit pas beaucoup les jeunes gens, sa société, d’autant mieux composée, n’en étoit que plus imposante ; & le pauvre Jean-Jacques n’avoit pas de quoi se flatter de briller beaucoup au milieu de tout cela. Je n’osai donc parler ; mais, ne pouvant plus me taire, j’osai écrire. Elle garda deux jours ma lettre sans m’en parler. Le troisième jour elle me la rendit,