Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/78

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Je voyois les sentimens du bon Carrio prendre à son insu, le même tour. Nous nous ménagions, sans y penser, des plaisirs non moins doux, mais bien différens de ceux dont nous avions d’abord eu l’idée ; & je suis certain que, quelque belle qu’eût pu devenir cette pauvre enfant, loin d’être jamais les corrupteurs de son innocence, nous en aurions été les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu de tems après, ne me laissa pas celui d’avoir part à cette bonne œuvre ; & je n’ai à me louer dans cette affaire que du penchant de mon cœur. Revenons à mon voyage.

Mon premier projet en sortant de chez M. de M

[ontaig] u, étoit de me retirer à Genève, en attendant qu’un meilleur sort, écartant les obstacles, pût me réunir à ma pauvre maman. Mais l’éclat qu’avoit foit notre querelle & la sottise qu’il fit d’en écrire à la Cour, me fit prendre le parti d’aller moi-même y rendre compte de ma conduite & me plaindre de celle d’un forcené. Je marquai de Venise ma résolution à M. du Theil, chargé par intérim des affaires étrangères après la mort de M. Amelot. Je partis aussitôt que ma lettre : je pris ma route par Bergame, Côme & Domo d’Ossola ; je traversai le Simplon. À Sion, M. de Chaignon, chargé des affaires de France, me fit mille amitiés ; à Genève, M. de la Closure m’en fit autant. J’y renouvelai connoissance avec M. de Gauffecourt, dont j’avois quelque argent à recevoir. J’avois traversé Nyon sans voir mon père : non qu’il ne m’en coûtât extrêmement, mais je n’avois pu me résoudre à me montrer à ma belle-mère après mon désastre, certain qu’elle me jugeroit sans vouloir m’écouter. Le libraire Du Villard,