Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/106

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fin m’en touche extrêmement. Je vois, mon ami, que vous sentez le véritable amour, puisqu’il ne vous a point ôté le goût des choses honnêtes, & que vous savez encore dans la partie la plus sensible de votre cœur faire des sacrifices à la vertu. En effet, employer la voie de l’instruction pour corrompre une femme est de toutes les séductions la plus condamnable ; & vouloir attendrir sa maîtresse à l’aide des Romans est avoir bien peu de ressources en soi-même. Si vous eussiez plié dans vos leçons la philosophie à vos vues, si vous eussiez tâché d’établir des maximes favorables à votre intérêt, en voulant me tromper vous m’eussiez bientôt détrompée ; mais la plus dangereuse de vos séductions est de n’en point employer. Du moment que la soif d’aimer s’empara de mon cœur & que j’y sentis naître le besoin d’un éternel attachement, je ne demandai point au Ciel de m’unir à un homme aimable, mais à un homme qui eût l’ame belle ; car je sentois bien que c’est, de tous les agrémens qu’on peut avoir, le moins sujet au dégoût, & que la droiture & l’honneur ornent tous les sentimens qu’ils accompagnent. Pour avoir bien placé ma préférence, j’ai eu, comme Salomon, avec ce que j’avois demandé, encore ce que je ne demandois pas. Je tire un bon augure pour mes autres vœux de l’accomplissement de celui-là, & je ne désespere pas, mon ami, de pouvoir vous rendre aussi heureux un jour que vous méritez de l’être. Les moyens en sont lents, difficiles, douteux ; les obstacles terribles : je n’ose rien me promettre ; mais croyez que tout ce que la patience & l’amour pourront faire ne sera pas oublié. Continuez cependant à complaire en tout à ma