Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/129

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monts, étant verticale frappe les yeux tout à la fois & bien plus puissamment que celle des plaines, qui ne se voit qu’obliquement, en fuyant, & dont chaque objet vous en cache un autre.

J’attribuai durant la premiere journée, aux agrémens de cette variété, le calme que je sentois renaître en moi. J’admirois l’empire qu’ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles, & je méprisois la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur l’ame qu’une suite d’objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit & augmenté le lendemain, je ne tardai pas de juger qu’il avoit encore quelque autre cause qui ne m’étoit pas connue. J’arrivai ce jour là sur des montagnes les moins élevées, & parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui étoient à ma portée. Après m’être promené dans les nuages, j’atteignois un séjour plus serein, d’où l’on voit dans la saison le tonnerre & l’orage se former au-dessous de soi ; image trop vaine de l’ame du sage, dont l’exemple n’exist a jamais, ou n’existe qu’aux mêmes lieux d’où l’on en a tiré l’embleme.

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la pureté de l’air où je me trouvois, la véritable cause du changement de mon humeur, & du retour de cette paix intérieure que j’avois perdue depuis si long-temps. En effet, c’est une impression générale qu’éprouvent tous les hommes, quoiqu’ils ne l’observent pas tous, que sur les hautes montagnes, où l’air est pur & subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légereté dans le corps, plus de sérénité dans l’esprit, les plaisirs y sont moins ardens, les passions