Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/139

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l’ame & n’influe en rien sur le vrai bonheur. L’honneur véritable, au contraire, en forme l’essence, parce qu’on ne trouve qu’en lui ce sentiment permanent de satisfaction intérieure, qui seul, peut rendre heureux un être pensant. Appliquons, ma Julie, ces principes à votre question ; elle sera bientôt résolue.

Que je m’érige en maître de philosophie, & prenne, comme ce fou de la Fable, de l’argent pour enseigner la sagesse ; cet emploi paroîtra bas aux yeux du monde, & j’avoue qu’il a quelque chose de ridicule en soi : cependant comme aucun homme ne peut tirer sa subsistance absolument de lui-même, & qu’on ne sauroit l’en tirer de plus près que parson travail, nous mettrons ce mépris au rang des plus dangereux préjugés ; nous n’aurons point la sottise de sacrifier la félicité à cette opinion insensée ; vous ne m’enestimerez pas moins, & je n’en serai pas plus à plaindre, quand je vivrai des talens que j’ai cultivés.

Mais ici, ma Julie, nous avons d’autres considérations à faire. Laissons la multitude, & regardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement à votre pere, en recevant de lui le salaire des leçons que je vous aurai données, & lui vendant une partie de mon tems, c’est-à-dire de ma personne ? Un mercenaire, un homme à ses gages, une espece de valet, & il aura de ma part, pour garant de sa confiance, & pour sûreté de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme celle du dernier de ses gens.

Or quel bien plus précieux peut avoir un pere que sa fille unique, fût-ce même une autre que Julie ? Que fera donc