Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/156

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Je le vis dans des agitations convulsives, prêt à s’évanouir à mes pieds. Peut-être l’amour seul m’auroit épargnée ; ô ma cousine ! c’est la pitié qui me perdit.

Il sembloit que ma passion funeste voulût se couvrir, pour me séduire, du masque de toutes les vertus. Ce jour même il m’avoit pressée avec plus d’ardeur de le suivre. C’étoit désoler le meilleur des peres ; c’étoit plonger le poignard dans le sein maternel ; je résistai, je rejetai ce projet avec horreur. L’impossibilité de voir jamais nos vœux accomplis, le mystere qu’il faloit lui faire de cette impossibilité, le regret d’abuser un amant si soumis & si tendre, après avoir flatté son espoir, tout abattoit mon courage, tout augmentoit ma foiblesse, tout aliénoit ma raison, il faloit donner la mort aux auteurs de mes jours, à mon amant, ou à moi-même. Sans savoir ce que je faisois, je choisis ma propre infortune. J’oublai tout & ne me souvins que de l’amour ; C’est ainsi qu’un instant d’égarement m’a perdue à jamais. Je suis tombée dans l’abîme d’ignominie dont une fille ne revient point ; & si je vis, c’est pour être plus malheureuse.

Je cherche en gémissant quelque reste de consolation sur la terre. Je n’y vois que toi, mon aimable amie ; ne me prive pas d’une si charmante ressource, je t’en conjure ; ne m’ôte pas les douceurs de ton amitié. J’ai perdu le droit d’y prétendre, mais jamais je n’en eus si grand besoin. Que la pitié supplée à l’estime. Viens, ma chere, ouvrir ton ame à mes plaintes ; viens recueillir les larmes de ton amie, garantis-moi, s’il se peut, du mépris de moi-même, &