Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/180

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D’où vient cet air mécontent & cet œil attristé ? Pourquoi murmurer des loix que le devoir t’impose ? Laisse à ta Julie le soin de les adoucir ; t’es-tu jamais repenti d’avoir été docile à sa voix ? Près des coteaux fleuris d’où part la source de la Vevaise, il est un hameau solitaire qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs & ne devroit servir que d’asyle aux amans. Autour de l’habitation principale, dont M. d’Orbe dispose, sont épars assez loin quelques chalets [1], qui de leurs toits de chaume peuvent couvrir l’amour & le plaisir, amis de la simplicité rustique. Les fraîches & discretes laitieres savent garder pour autrui le secret dont elles ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui traversent les prairies sont bordés d’arbrisseaux & de bocages délicieux. Des bois épais offrent au-delà des asyles plus déserts & plus sombres.

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco,
Ne mai pastori appressan, ne bifolci. [2]


L’art ni la main des hommes n’y montrent nulle part leurs soins inquiétans, on n’y voit par-tout que les tendres soins de la mere commune. C’est là, mon ami, qu’on n’est que sous ses auspices & qu’on peut n’écouter que ses loix. Sur l’invitation de M. d’Orbe, Claire a déjà persuadé à son papa qu’il avoit envie d’aller faire avec quelques amis une chasse de deux ou trois jours dans ce canton, & d’y mener les inséparables. Ces inséparables en ont d’autres, comme

  1. Sorte de maisons de bois où se sont les fromages & diverses especes de laitages dans la montagne.
  2. Jamais pâtre ni laboureur n’approcha des épais ombrages qui couvrent ces charmans asyles.