Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/211

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Mais quand après une suite d’airs agréables, on vint à ces grands morceaux d’expression, qui savent exciter & peindre le désordre des passions violentes, je perdois à chaque instant l’idée de musique, de chant, d’imitation ; je croyois entendre la voix de la douleur, de l’emportement, du désespoir ; je croyois voir des meres éplorées, des amans trahis, des tyrans furieux ; & dans les agitations que j’étois forcé d’éprouver j’avois peine à rester en place. Je connus alors pourquoi cette même musique qui m’avoit autrefois ennuyé, m’échauffoit maintenant jusqu’au transport ; c’est que j’avois commencé de la concevoir, & que sitôt qu’elle pouvoit agir elle agissoit avec toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point à demi de pareilles impressions ; elles sont excessives ou nulles, jamais foibles ou médiocres ; il faut rester insensible ou se laisser émouvoir outre mesure ; ou c’est le vain bruit d’une langue qu’on n’entend point, ou c’est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne, & à laquelle il est impossible à l’ame de résister.

Je n’avois qu’un regret ; mais il ne me quittoit point ; c’étoit qu’un autre que toi formât des sons dont j’étois si touché, & de voir sortir de la bouche d’un vil castrato les plus tendres expressions de l’amour. Ô ma Julie ! n’est-ce pas à nous de revendiquer tout ce qui appartient au sentiment ? Qui sentira, qui dira mieux que nous ce que doit dire & sentir une ame attendrie ? Qui saura prononcer d’un ton plus touchant le cor mio, l’idolo amato ? Ah ! que le cœur prêtera d’énergie à l’art, si jamais nous chantons ensemble un de ces duo charmans qui font couler des larmes