Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/257

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n’excitoit plus ma jalousie. Il m’a paru pénétré de regret d’avoir troublé nos feux & ton repos ; tu es ce qu’il honore le plus au monde, & n’osant te porter les excuses qu’il m’a faites, il m’a prié de les recevoir en ton nom & de te les faire agréer. Je vous ai regardé, m’a-t-il dit, comme son représentant, & n’ai pu trop m’humilier devant ce qu’elle aime, ne pouvant sans la compromettre m’adresser à sa personne ni même la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les sentimens dont on ne peut se défendre en te voyant avec trop de soin ; mais c’étoit une tendre admiration plutôt que de l’amour. Ils ne lui ont jamais inspiré ni prétention ni espoir ; il les a tous sacrifiés aux nôtres à l’instant qu’ils lui ont été connus, & le mauvais propos qui lui est échappé étoit l’effet du punch & non de la jalousie. Il traite l’amour en Philosophe qui croit son ame au-dessus des passions : pour moi, je suis trompé s’il n’en a déjà ressenti quelqu’une qui ne permet plus à d’autres de germer profondément. Il prend l’épuisement du cœur pour l’effort de la raison, & je sais bien qu’aimer Julie & renoncer à elle n’est pas une vertu d’homme.

Il a désiré de savoir en détail l’histoire de nos amours, & les causes qui s’opposent au bonheur de ton ami ; j’ai cru qu’a près ta lettre une demi-confidence étoit dangereuse & hors de propos ; je l’ai faite entiere, & il m’a écouté avec une attention qui m’attestait sa sincérité. J’ai vu plus d’une fois ses yeux humides & son ame attendrie ; je remarquois sur-tout l’impression puissante que tous les triomphes de la vertu faisoient sur son ame, & je crois avoir acquis à Claude Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas moins zelé que ton