Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/271

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la peine. Au nom du Ciel, lui dis-je, daignez vous appaiser ; jamais un homme digne de tant d’injures ne sera dangereux pour moi. À l’instant, mon pere qui crut sentir un reproche à travers ces mots, & dont la fureur n’attendoit qu’un prétexte, s’élança sur ta pauvre amie : pour la premiere fois de ma vie, je reçus un soufflet qui ne fut pas le seul ; & se livrant à son transport avec une violence égale à celle qu’il lui avoit coûté, il me maltraita sans ménagement, quoique ma mere se fût jetée entre deux, m’eût couverte de son corps, & eût reçu quelques-uns des coups qui m’étoient portés. En reculant pour les éviter je fis un faux pas, je tombai, & mon visage alla donner contre le pied d’une table qui me fit saigner.

Ici finit le triomphe de la colere, & commença celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes larmes, celles de ma mere l’émurent. Il me releva avec un air d’inquiétude & d’empressement, & m’ayant assise sur une chaise, ils rechercherent tous deux avec soin si je n’étois point blessée. Je n’avois qu’une légere contusion au front, & ne saignois que du nez. Cependant, je vis au changement d’air & de voix de mon pere, qu’il étoit mécontent de ce qu’il venoit de faire. Il ne revint point à moi par des caresses, la dignité paternelle ne souffroit pas un changement si brusque, mais il revint à ma mere avec de tendres excuses, & je voyois bien, aux regards qu’il jettoit furtivement sur moi, que la moitié de tout cela m’étoit indirectement adressée. Non, ma chére, il n’y a point de confusion si touchante que celle d’un tendre pere qui croit s’être mis dans son tort. Le cœur