Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/282

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soirée avec eux, mais je le priai de n’en rien faire ; il n’auroit fait que s’ennuyer ou gêner l’entretien. L’intérêt que je prends à lui ne m’empêche pas de voir qu’il n’est point du vol des deux autres. Ce penser mâle des ames fortes, qui leur donne un idiome si particulier est une langue dont il n’a pas la grammaire. En les quittant, je songeai au punch, & craignant les confidences anticipées j’en glissai un mot en riant à milord. Rassurez-vous, me dit-il, je me livre aux habitudes quand je n’y vois aucun danger ; mais je ne m’en suis jamais fait l’esclave ; il s’agit ici de l’honneur de Julie, du destin peut-être de la vie d’un homme & de mon ami. Je boirai du punch selon ma coutume, de peur de donner à l’entretien quelque air de préparation ; mais ce punch sera de la limonade, & comme il s’abstient d’en boire, il ne s’en appercevra point. Ne trouves-tu pas, ma chére, qu’on doit être bien humilié d’avoir contracté des habitudes qui forcent à de pareilles précautions ?

J’ai passé la nuit dans de grandes agitations qui n’étoient pas toutes pour ton compte. Les plaisirs innocens de notre premiere jeunesse ; la douceur d’une ancienne familiarité ; la société plus resserrée encore depuis une année entre lui & moi parla difficulté qu’il avoit de te voir ; tout portoit dans mon ame l’amertume de cette séparation. Je sentois que j’allois perdre avec la moitié de toi-même une partie de ma propre existence. Je comptois les heures avec inquiétude, & voyant poindre le jour, je n’ai pas vu naître sans effrai celui qui devoit décider de ton sort. J’ai passé la matinée à méditer mes discours & à réfléchir sur l’impression qu’ils