Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/359

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sociétés doit être plus flexible qu’Alcibiade, changer de principes comme d’assemblées, modifier son esprit pour ainsi dire à chaque pas & mesurer ses maximes à la toise : il faut qu’à chaque visite il quitte en entrant son ame, s’il en a une ; qu’il en prenne une autre aux couleurs de la maison, comme un laquais prend un habit de livrée ; qu’il la pose de même en sortant & reprenne, s’il veut, la sienne jusqu’à nouvel échange.

Il y a plus ; c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation, & d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne & l’on est convenu qu’ils ne se ressembleroient point entre eux ; on n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle ; ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. En un mot, tout est absurde & rien ne choque, parce qu’on y est accoutumé ; & il y a même à cette inconséquence une sorte de bon air dont bien des gens se font honneur. En effet, quoique tous prêchent avec zele les maximes de leur profession, tous se piquent d’avoir le ton d’une autre. Le robin prend l’air cavalier ; le financier fait le seigneur ; l’évêque a le propos galant ; l’homme de cour parle de philosophie ; l’homme d’Etat de bel esprit : il n’y a pas jusqu’au simple artisan qui, ne pouvant prendre un autre ton que le sien, se met en noir les dimanches pour avoir l’air d’un homme de palais. Les militaires seuls ; dédaignant tous les autres états, gardent sans