Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/361

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dans la suite. En attendant, juge si j’ai raison d’appeller cette foule un désert, & de m’effrayer d’une solitude où je ne trouve qu’une vaine apparence de sentimens & de vérité qui change à chaque instant & se détruit elle-même, où je n’apperçois que larves & fantômes qui frappent l’œil un moment, & disparoissent aussi-tôt qu’on les veut saisir ? Jusques ici j’ai vu beaucoup de masques ; quand verrai-je des visages d’hommes ?

LETTRE XV. DE JULIE.

Oui, mon ami, nous serons unis malgré notre éloignement ; nous serons heureux en dépit du sort. C’est l’union des cœurs qui fait leur véritable félicité ; leur attraction ne connoît point la loi des distances, & les nôtres se toucheroient aux deux bouts du monde. Je trouve, comme toi, que les amans ont mille moyens d’adoucir le sentiment de l’absence, & de se rapprocher en un moment. Quelquefois même on se voit plus souvent encore que quand on se voyoit tous les jours ; car sitôt qu’un des deux est seul, à l’instant tous deux sont ensemble. Si tu goûtes ce plaisir tous les soirs, je le goûte cent fois le jour ; je vis plus solitaire ; je suis environnée de tes vestiges & je ne saurois fixer les yeux sur les objets qui m’entourent, sans te voir tout autour de moi.