Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/434

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suivre à grand’peine & à grand bruit un certain homme de l’orchestre [1]. Charmés de sentir un moment cette cadence qu’ils sentent si peu, ils se tourmentent l’oreille, la voix, les bras, les pieds & tout le corps, pour courir après la mesure [2] toujours prête à leur échapper ; au lieu quel’Allemand & l’Italien, qui en sont intimement affectés, la sentent & la suivent sans aucun effort ; & n’ont jamais besoin de la battre. Du moins Regianino m’a-t-il souvent dit que dans les opéras d’Italie où elle est si sensible & si vive, on n’entend, on ne voit jamais dans l’orchestre ni parmi les spectateurs le moindre mouvement qui la marque. Mais tout annonce en ce pays la dureté de l’organe musical ; les voix y sont rudes & sans douceur, les inflexions âpres & fortes, les sons forcés & traînants ; nulle cadence, nul accent mélodieux dans les airs du peuple : les instrumens militaires, les fifres de l’infanterie, les trompettes de la cavalerie, tous les cors, tous les hautbois, les chanteurs des rues, les violons des guinguettes, tout cela est d’un faux à choquer l’oreille la moins délicate. Tous les talens ne sont pas donnés aux mêmes hommes ; & en général le François paraît être de tous les peuples de l’Europe celui qui a le moins d’aptitude à la musique. Milord Edouard prétend que les Anglois en ont aussi peu ; mais la différence est que ceux-ci le savent & ne s’en soucient guere, au lieu que les François renonceroient à mille justes droits & pas seroient condamnation sur toute autre chose, plutôt que de convenir qu’ils ne sont pas les

  1. Le Bucheron.
  2. Je trouve qu’on n’a pas mal comparé les airs légers de la musique Françoise à la course d’une vache qui galoppe, ou d’une oye graffe qui veut voler.