Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/480

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LETTRE VI. DE L’AMANT DE JULIE À MDE. D’ORBE.

Enfin le voile est déchiré ; cette longue illusion s’est évanouie ; cet espoir si doux s’est éteint ; il ne me reste pour aliment d’une flamme éternelle qu’un souvenir amer, & délicieux qui soutient ma vie, & nourrit mes tourmens du vain sentiment d’un bonheur qui n’est plus.

Est-il donc vrai que j’ai goûté la félicité suprême ? Suis-je bien le même être qui fut heureux un jour ? Qui peut sentir ce que je souffre n’est-il pas né pour toujours souffrir ? Qui put jouir des biens que j’ai perdus peut-il les perdre, & vivre encore, & des sentimens si contraires peuvent-ils germer dans un même cœur ? Jours de plaisir, & de gloire, non, vous n’étiez pas d’un mortel ; vous étiez trop beaux pour devoir être périssables. Une douce extase absorboit toute votre durée, & la rassembloit en un point comme celle de l’éternité. Il n’y avoit pour moi ni passé ni avenir, & je goûtois à la fois les délices de mille siecles. Hélas ! vous avez disparu comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne fut qu’un instant de ma vie. Le tems a repris sa lenteur dans les momens de mon désespoir, & l’ennui mesure par longues années le reste infortuné de mes jours.

Pour achever de me les rendre insupportables, plus les afflictions m’accablent, plus tout ce qui m’étoit cher semble se détacher de moi. Madame, il se peut que vous m’aimiez