Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/521

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j’en attendois, & faisoit d’une si chére attente le charme & l’espoir de ma vie.

Sitôt que j’aurois porté des marques sensibles de mon état, j’avois résolu d’en faire en présence de toute ma famille une déclaration publique à M. Perret [1]. Je suis timide, il est vrai ; je sentois tout ce qu’il m’en devoit coûter, mais l’honneur même animoit mon courage, & j’aimois mieux supporter une fois la confusion que j’avois méritée, que de nourrir une honte éternelle au fond de mon cœur. Je savois que mon pere me donneroit la mort ou mon amant ; cette alternative n’avoit rien d’effrayant pour moi ; &, de maniere ou d’autre, j’envisageois dans cette démarche la fin de tous mes malheurs.

Tel étoit, mon bon ami, le mystere que je voulus vous dérober, & que vous cherchiez à pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille raisons me forçoient à cette réserve avec un homme aussi emporté que vous ; sans compter qu’il ne faloit pas armer d’un nouveau prétexte votre indiscrete importunité. Il étoit à propos sur-tout de vous éloigner durant une si périlleuse scene ; & je savois bien que vous n’auriez jamais consenti à m’abandonner dans un danger pareil, s’il vous eût été connu.

Hélas ! je fus encore abusée par une si douce espérance ! Le Ciel rejetta des projets conçus dans le crime ; je ne méritois pas l’honneur d’être mere ; mon attente resta toujours vaine, & il me fut refusé d’expier ma faute aux dépens de ma réputation. Dans le désespoir que j’en conçus, l’imprudent

  1. Pasteur du lieu.