Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/571

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si l’on vouloit se soustraire à ses loix ? Ce n’est point pour s’y soustraire qu’on cesse de vivre, c’est pour les exécuter. Quoi ! Dieu n’a-t-il de pouvoir que sur mon corps ? Est-il quelque lieu dans l’univers, où quelque être existant ne soit pas sous sa main, & agira-t-il moins immédiatement sur moi, quand ma substance épurée sera plus une, & plus semblable à la sienne ? Non, sa justice & sa bonté font mon espoir, & si je croyois que la mort pût me soustraire à sa puissance, je ne voudrois plus mourir.

C’est un des sophismes du Phédon, rempli d’ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se tuoit, dit Socrate à Cebes, ne le punirois-tu pas, s’il t’étoit possible, pour t’avoir injustement privé de ton bien ? Bon Socrate, que nous dites-vous ? N’appartient-on plus à Dieu quand on est mort ? Ce n’est point cela du tout, mais il faloit dire ; si tu charges ton esclave d’un vêtement qui le gêne dans le service qu’il te doit, le puniras-tu d’avoir quitté cet habit pour mieux faire son service ? La grande erreur est de donner trop d’importance à la vie ; comme si notre être en dépendoit, & qu’apres la mort on ne fût plus rien. Notre vie n’est rien aux yeux de Dieu ; elle n’est rien aux yeux de la raison, elle ne doit rien être aux nôtres, & quand nous laissons notre corps, nous ne faisons que poser un vêtement incommode. Est-ce la peine d’en faire un si grand bruit ? Milord, ces déclamateurs ne sont point de bonne foi. Absurdes & cruels dans leurs raisonnemens, ils aggravent le prétendu crime, comme si l’on s’ôtoit l’existence, & le punissent, comme si l’on existoit toujours.